
Parmi les monts pavés empruntés chaque année par les coureurs du Tour des Flandres, certains ont acquis au fil des éditions une véritable aura, faisant de ces bergs les points d’orgue de la course cycliste réputée la plus exigeante du calendrier UCI. A travers cet article, nous vous invitons à découvrir (ou redécouvrir) ces perles des Ardennes flamandes, avec chiffres, records et anecdotes à la clé !
Chaque année, de nombreuses courses professionnelles empruntent les routes étroites des Vlaamse Ardennen, situées dans le sud de la province belge de Flandre orientale. Baptisée ainsi pour la première fois en 1889 par l’auteur flamand Omer Wattez, cette région vallonnée jouxte celle située plus à l’ouest (en province de Flandre occidentale) appelée le pays des collines (Westvlaams Heuvelland dans la langue de Vondel), où l’on trouve notamment le Kemmelberg, le Scherpenberg ou encore le Kluisberg, secteurs clés du tracé de la classique Gand-Wevelgem (rebaptisée depuis 2026 In Flanders Fields from Middelkerke to Wevelgem).
Les Ardennes flamandes comprennent une dizaine de monts, dont le sommet (le Hottondberg) atteint 150 mètres d’altitude. Mais de nombreuses routes, dont certaines sont demeurées pavées, arpentent la région, offrant ces ascensions devenues mythiques empruntées par le peloton du Ronde van Vlaanderen : il s’agit des hellingen, que l’on pourrait traduire en français par « pistes », et que l’on nomme plus couramment les fameux bergs du Tour des Flandres.

Car, en effet, toutes les ascensions répertoriées ne sont pas, d’un point de vue géomorphologique, des monts. Ce qui ne les empêche pas d’offrir un profil particulièrement exigent. C’est notamment le cas de celui qui, régulièrement ces dernières années, lance la grande bagarre sur le Ronde : le Vieux Quaremont.
Oude Kwaremont : une montagne de bière et de déchets
Ce n’est pas le plus raide, mais c’est certainement l’un des « monts » les plus exigeants du circuit ! Véritable point de bascule de la course, il est aussi le point de départ de la fameuse trilogie englobant le Paterberg et le Koppenberg voisins.
Le Oude Kwaremont s’étire à travers le vieux hameau de Kwaremont sur une distance totale de 2.200 mètres, dont 1.480 mètres à gravir sur des pavés en mauvais état, classés « monument historique » depuis 1993. Il culmine à une altitude de 103 mètres et sa pente moyenne est de 4% (4,8% pour un dénivelé de 64 mètres si l’on ne prend en compte que la partie sur pavés), atteignant les 11,6% à son climax.

Depuis le 19 août 2025, c’est le jeune coureur belge (21 ans) Lars Vanden Heede qui possède le record d’ascension (KOM) de la partie pavée en 2 minutes et 48 secondes, pour une vitesse moyenne vertigineuse de 31,9 km/h. Actuellement membre de l’équipe développement de Soudal – Quick-Step, il a ainsi battu d’une seconde (!) à l’occasion d’une séance d’entraînement le précédent record que détenaient conjointement Tadej Pogacar, Wout van Aert et Matteo Jorgenson, établi lors de l’édition 2025 du Tour des Flandres.
C’est cinquante ans plus tôt, en 1975, que le Oude Kwaremont fut pour la première fois placé sur le tracé du Ronde, en début de parcours. Autrefois, les coureurs empruntaient la N60 voisine traversant Kwaremont, élément central de la course depuis sa création mais qu’une couche épaisse de macadam posée après la Seconde Guerre mondiale avait depuis lors fait basculer dans l’anonymat du tracé. Acquérant à son tour ses lettres de noblesse, celui que les organisateurs eux-mêmes décidèrent dès lors de baptiser « Vieux » Kwaremont a, depuis le changement de tracé en 2012, pris une importance considérable dans la course, faisant de ce berg un véritable point de bascule à l’entrée du circuit final tracé autour d’Audenarde.
Depuis une quinzaine d’année, le mont possède sa propre bière ! Brassée par De Brabandere Bouwerij (située à une demi-heure, non loin d’Harelbeke) depuis 2010, la Kwaremont se décline en 4 produits différents : une blonde spitante (6,6% d’alccol), une brune de caractère (6,6%), une IPA (4,0%) et une version sans alcool (0,0%). Selon la légende, le degré d’alcool des versions blonde et brune de la Kwaremont coïnciderait avec le pourcentage moyen de la pente menant au coeur du hameau de Oude Kwaremont. Il est vrai que la dernière partie de l’ascension, permettant aux coureurs de quitter le hameau en direction de la nationale, affiche un dénivelé nettement moins important que lors de la première partie du secteur.
Le Vieux Quaremont est également surnommé par les habitants du coin « de Afvalberg », que l’on pourrait traduire comme « la montagne des déchets », en raison de l’imposante masse de détritus que des équipes de bénévoles retirent chaque année des bords de la route une fois la caravane du Tour des Flandres passée. Il faut dire que près de 50.000 spectateurs se bousculent chaque année aux abords du mythique passage à l’occasion de la course, ce qui en fait probablement le lieu le plus prisé des courses cyclistes.
Paterberg : la trouvaille d’un boucher devenu célèbre
Une fois le Oude Kwaremont franchi, les coureurs se dirigent ensuite vers un autre lieu mythique du Tour des Flandres : le Paterberg. Beaucoup plus court que la difficulté précédente (360 mètres), ce berg qui ne culmine qu’à 73 mètres d’altitude propose une pente bien plus raide : 12,9% de moyenne, avec un passage atteignant 20,3% selon les organisateurs ! Afin de s’assurer que les coureurs empruntent bien le haut du pavé, ceux-ci ont d’ailleurs pris l’habitude de fixer des barrières dans la gouttière jonchant le chemin : sur le Paterberg, aucun répit n’est donc possible, d’autant que le virage à angle droit menant au pied du berg depuis la Middelloopstraat annihile toute prise d’élan avant l’effort.

Avec un temps d’ascension de 44 secondes et une vitesse moyenne de 28,6 km/h, Jens Vanden Heede (qui n’est autre que le grand frère (24 ans) de Lars Vanden Heede !) détient depuis 2021 le record de la montée (KOM). Cela représente un effort inouï de 869 watts développés ! Mais celui qui court aujourd’hui au sein de l’équipe amateure Cibel – Cebon pourrait voir son record prochainement tomber : le 24 mars dernier, le pro néerlandais Tibor Del Grosso s’est approché de celui-ci, signant l’ascension du Paterberg en 47 secondes lors d’une reconnaissance par l’équipe Alpecin – Premier tech du final du Ronde 2026.
La légende raconte que c’est un agriculteur du coin, jaloux de voir le Tour des Flandres passer sur les terres de son voisin, qui aurait lui-même paver la route de ce mont, dans le but de faire venir la course sur ses propres parcelles. En réalité, la décision de paver ce qui n’était jusque là qu’un chemin de terre a été prise en 1982 par un échevin local, Philippe Willequet, convaincu du « potentiel cycliste » de cette piste par son ami Paul Vande Walle, habitant au sommet et propriétaire de la célèbre boucherie située à quelques kilomètres de là, au coeur de la commune de Kluisbergen.

Posés en 1985, les pavés du Paterberg sont, à l’instar de ceux du Vieux Quaremont, classés depuis 1993. Et depuis son incrustation sur le parcours du Ronde en 1986, le Paterberg a toujours figuré au programme de la course, devenant au fil des éditions le véritable juge de paix de l’épreuve puisqu’il est désormais le dernier berg emprunté par les coureurs avant l’arrivée dans Audenarde, 13 kilomètres plus loin.

Koppenberg : des têtes d’enfants et le vélo écrasé de Skibby
Il est l’élément final – et aussi sans doute le plus terrifiant – de la trilogie Kwaremont-Paterberg-Koppenberg. Littéralement, son nom signifie « le mont des têtes ». Cette explication vient de la forme des pavés qui formaient, jadis, le revêtement de cette piste : de petits pavés bombés semblables à des têtes d’enfants sortant de terre !
Eddy Merckx lui-même aurait dit un jour : « On pourrait aussi faire grimper des cyclistes à une échelle avec leur vélo sur le cou. » Il faut dire que les caractéristiques du Koppenberg sont impressionnantes. Jugez plutôt : d’une longueur de 600 mètres, le mont affiche un pourcentage moyen de 11,6% avec un terrible passage à 22% ! De plus, le pavé y est souvent gras, voire humide, rendant l’ascension particulièrement compliquée. Tout comme Merckx le fit en 1976, il n’est ainsi pas rare de voir les coureurs du Tour des Flandre mettre pied à terre dans cet infâme secteur. Au point d’offrir quelques images terribles, comme celles d’un Jesper Skibby écrasé par la voiture du directeur de course !

La scène se passe sur l’édition 1987 du Ronde. Le Danois de 23 ans occupe seule la tête de la course. Il n’a plus que quelques dizaines de mètres d’avance sur le peloton lancé à sa poursuite. Exténué, il entame l’ascension des 600 mètres à un faux-rythme, titubant dès que la route se cabre. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute : le coureur échappé depuis le matin va se faire d’un instant à l’autre avaler par les ténors du peloton ! Coincé derrière le Danois, la voiture du directeur de la course sent le souffle du peloton fondre sur elle. Le. crash est inévitable. A moins que le véhicule ne s’extirpe de cette situation. Dans une manoeuvre pour le moins dangereuse, la voiture tente alors de déborder Skibby. Mais sur cette rampe étroite, celle-ci accroche le coureur qui a tout juste le temps de se jeter sur le talus. Son vélo a moins de chance, la roue avant écrasée sous le véhicule organisateur. Entré en premier sur celui présenté comme le plus difficile des bergs de Flandre, le coureur danois sera le dernier a quitté le secteur pavé, à pied, juste devant la voiture-balai.

Cet incident aura raison du Koppenberg. Dès l’année suivante, le terrible mont n’apparaît plus sur le parcours du Tour des Flandres. Jugé trop difficile, trop dangereux, il retombe dans l’anonymat, dix ans à peine après son introduction en 1976. Cette année-là, seuls 5 participants parviennent au sommet sans descendre du vélo, créant une controverse qui jamais ne cessera. Il faudra ainsi attendre 2002 et la pose d’un nouveau revêtement (composé de 66.000 pavés) jugé moins dangereux pour voir le Koppenberg être réintroduit sur le tracé.
Lors de l’édition 2025 du Ronde, Tadej Pogacar avait établi un nouveau record, escaladant le mont à têtes d’enfants en 1 minute et 38 secondes. Quelques semaines plus tard, le Belge Lance Decabooter, membre de l’équipe amateure Shifting Gears Strategica, a battu à son tour le record du Slovène, améliorant le temps d’ascension de 2 secondes, à une vitesse moyenne de 20,9 km/h.
Taaienberg : les jambes de Tom Boonen
Avant l’introduction du Koppenberg en 1976, c’est une piste située plus à l’est, sur le territoire de la commune de Maarkedal, qui était considérée comme la plus difficile à gravir du Tour des Flandres : le Taaienberg (littéralement : « la montagne difficile »).
Les chiffres globaux de son ascension apparaissent pourtant bien plus cléments que ceux du mont aux têtes d’enfants : s’étalant sur une distance de 530 mètres, la section pavée de ce berg propose une pente moyenne de 6,6%… mais avec un passage à 15,8% sur un pavé en piteux état. Introduit sur le parcours du Ronde en 1974, il s’était de suite érigé en principale difficulté du tracé, jusqu’à ce que les organisateurs dénichent donc le Koppenberg deux ans plus tard.

Emprunté à chaque édition depuis son introduction (à l’exception de 1993 lorsque le revêtement a fait l’objet d’une réhabilitation), le Taaienberg a souvent bougé de place sur le parcours. Tantôt placé en début d’épreuve, tantôt dans l’approche du final, il a connu un regain d’intérêt dans les années 2000 lorsque le Belge Tom Boonen, vainqueur à trois reprises de l’épreuve (2005, 2006, 2012) et considéré par de nombreux observateurs comme le meilleur flandrien du XXIe siècle, en a fait son terrain de jeu favori. Situé en milieu de parcours à cette époque, mais également devenu l’un des secteurs clés du Circuit Het Volk (rebaptisé depuis lors Omloop Het Nieuwsblad) et du Grand-Prix E3 Saxo Classic, le Taaienberg permettait à Boonen de tester ses adversaires en plaçant une première accélération ! Le lien qui unit ce mont culminant à 90 mètres d’altitude et le champion belge a définitivement été concrétisé en 2023 lorsqu’une statue représentant un moulage des jambes de Boonen fut inaugurée au sommet du berg. Les suiveurs n’ont d’ailleurs pas manqué de rebaptiser officieusement ce mont le « Boonenberg« .

Si Boonen affectionnait ce mont durant sa période active au sein du peloton professionnel, c’est un autre Belge qui en détient le record d’ascension : Jenno Berckmoes. Le coureur de Lotto – Intermarché s’est récemment emparé du KOM, en 1 minute et 2 secondes (soit une moyenne de 34 km/h) lors d’une sortie de reconnaissance du parcours le 24 mars dernier.
Bonus – Kapelmuur : l’ancien juge de paix
Autrefois lieu phare du Ronde van Vlaanderen, le Kapelmuur (ou Mur de Grammont en français), situé à Geraardsbergen, était l’avant-dernière difficulté de l’épreuve entre 1973 et 2011. Mais la décision des organisateurs de déplacer le lieu d’arrivée de Meerbeke vers Audenarde à partir de 2012 a éloigné ce berg mythique du Tour des Flandres. Au point que, désormais, celui-ci ne figure même plus au programme de la course (il est en revanche devenu le secteur clé de l’Omloop Het Nieuwsblad, l’épreuve d’ouverture des classiques flandriennes).
D’une longueur légèrement supérieure au kilomètre (1.075 mètres), le Kapelmuur propose un dénivelé moyen de 9,2% (avec un passage à 19,8%) sur un pavé particulièrement irrégulier installé « en escalier ». Son sommet, qui culmine à 110 mètres d’altitude, se situe sur le Oudenberg et abrite la chapelle Notre-Dame, probablement l’un des édifices religieux les plus connus des aficionados de vélo. Depuis août 2025, le c’est le triathlète belge Martin Oldenhove qui détient le record d’ascension (KOM) en 3 minutes et 3 secondes, soit une seconde plus rapide que le Britannique Tom Pidcock lors d’une sortie d’entraînement en 2017.
Dans sa chanson « De Muur van Geraardsbergen » sortie en octobre 2002, le chanteur néerlandais Alex Roeka décrit ce que ressent un cycliste lors de l’ascension du Oudenberg.
D’autres monts, pas toujours pavés, ont par ailleurs participé à créer la légende du Tour des Flandres. Du Berendries au Wolvenberg en passant par le Bosberg, le Kortekeer ou encore le Pottelberg, ce sont au total quelque 61 hellingen qui ont ainsi marqué la riche histoire du Ronde van Vlaanderen.
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